promo
Interview: En Tête à Tête Marc Mathelier PDF  | Print |  E-mail
Par Jeanie Bogart

 

mathelierJB – M. Mathelier, vous êtes guitariste de profession. Parlez-nous un peu de votre passion pour la guitare. A quel âge avez-vous commencé à jouer et qu’est-ce qui vous a poussé à le faire ?

MM - Je vous remercie Jeanie et le magazine Connecticut Haitian Voice de m’avoir accordé cette conversation.

Guitariste de profession oui et non parce que dans le contexte personnel et quotidien, je suis chimiste. C’est comme ça que je gagne ma vie. La guitare est une passion que je vis depuis l’âge de onze ans. Dès lors, c’est toute une facette de ma vie qui a changé. J’ai commencé avec les leçons formelles classiques de guitare puis j’ai passé trois années à prendre des leçons avec les sœurs de Pétion-Ville en Haïti. Ensuite j’ai continué à travailler tout seul d’abord, puis avec des amis. Je suis passé à la deuxième phase de ma carrière quand j’ai fait connaissance avec la musique traditionnelle haïtienne. J’avais alors commencé à m’entraîner à la guitare acoustique quand j’ai rencontré le légendaire Frantz Casséus. La guitare joue un rôle prépondérant dans ma vie, cependant je gagne ma vie d’une autre façon.

Si j’avais eu le privilège de signer des contrats adéquats c’est ce que j’aurais fait toute ma vie. C’est toujours mon rêve de définir ma carrière ; avoir quelque chose qui soit assuré. Dans le milieu haïtien, le guitariste est marginalisé. Si je pouvais aller en tournée, mon destin serait complet. Mais je ne m’en plains pas. Il existe une certaine balance entre ma vie professionnelle et ma carrière musicale.

 

JB – Quel est le musicien haïtien qui vous a le plus inspiré ?

MM – J’avais mentionné brièvement M. Frantz Casséus parce qu’il avait une idée géniale et qu’il était en avance sur son temps. Il avait compris l’aspect impérieux de la musique paysanne, la musique traditionnelle haïtienne. Il était le premier à avoir pris cette initiative qui a changé Carnegie Hall par où je suis passé aussi. Plusieurs conservatoires étudient sa musique en ce moment. Il est resté un symbole et une référence dans ma vie. J’ai eu le privilège de le rencontrer dans ses derniers jours où une amitié serrée en était née. J’ai tiré de lui des notes biographiques que j’ai publiées sous forme d’essai. M. Casséus était resté noble, modeste et humble.

 

JB – Quelle note positive pensez-vous que la musique a apporté dans la société haïtienne en particulier ?

MM – Nous sommes des êtres purement émotionnels. Le son a la faculté d’affecter le mécanisme du cerveau dépendamment du ton ou de la vitesse, qui nous rend joyeux, tristes, confus ou perplexes. Il est nécessaire pour toute société d’avoir une forme d’expression musicale. Elle varie bien sûr en fonction de l’endroit où nous vivons. En tant que haïtiens nous sommes un amalgame très complexe et très magique de différentes cultures qui nous ont données la musique haïtienne ; depuis l’époque des indiens qui ont transmis un brin de leur savoir à nos ancêtres de l’Afrique. Ainsi nous avons élargi les rythmes traditionnels que nous avons créés.

 

JB - Les musiciens haïtiens sont mal rémunérés et leur travail sous-estimé. Pourquoi continuez-vous à participer à des activités culturelles un peu partout dans la communauté ?

MM – Si une personne est disposée à écouter ce que j’ai à offrir, je pense que c’est un monde qui s’ouvre à moi. Un privilège extrême. Bien sûr en tant que musiciens nous devons nous habiller, voyager, manger. Les gens pensent que nous n’avons aucun besoin et que nous sommes là seulement pour les détendre. Ce qui m’encourage c’est de savoir que j’ai une culture riche et belle. Nous devons tous apprécier sa valeur et la conserver. Il est impératif de rester consistants, d’espérer que notre travail n’est pas vain et que viendra un jour où il aura la valeur méritée. Les musiciens auront des panthéons et des conservatoires adéquats. Des quartiers et des écoles porteront leurs noms pour que les jeunes aient des lignes à suivre et des références

 

JB – Vous avez sur le marché un CD titré : Sounds & Legends. Qu’est-ce qui vous a incité à produire ce disque ?

MM - Tout artiste rêve de voir un jour son œuvre publiée pour que plus de gens aient l’opportunité de prendre connaissance du produit. Une des aspects essentiels qui m’ont encouragé à le faire c’est du fait que le genre traditionnel ou le genre classique et acoustique en Haïti n’est pas négligé mais se fait dans un cadre très restreint. En plus de Casséus, Amorce Coulanges, un guitariste exemplaire, a aussi fait un travail génial dans les années soixante-dix. Mais le répertoire et la transcription étaient très limités. J’en avais repris quelques morceaux   J’y ai apporté ma propre technologie, ma propre touche. Sounds & Legends était bien accueilli dans certains secteurs. Cependant, il n’a pas eu l’ampleur qu’il aurait dû avoir sur le plan commercial. Mais je ne regrette pas d’avoir produit ce disque car c’est l’aspect éducationnel et pédagogique qui m’avait le plus encouragé à le faire.

 

JB – Vous avez également publié un essai sur la musique de Frantz Casséus. Quel accueil a reçu ce livre et pourquoi Frantz Casséus ? Pouvez-vous nous parler un peu de lui ?

MM - J’ai rencontré Frantz après qu’il a eu deux ou trois infarctus. Il ne pouvait plus jouer très bien à la guitare, il lui manquait une certaine dextérité. Il avait non pas une nostalgie mais un sourire au fond de son cœur parce qu’il savait qu’il avait fait une différence dans la musique haïtienne. C’était un homme génial, humble et simple, je pense que tout le monde doit connaître son histoire. C’est la raison pour laquelle quelques mois avant son départ de ce monde j’ai entrepris une série de rencontres et de conversations avec lui. Il m’a raconté sa vie qui débuta en Haïti après la 2ème guerre mondiale. Sa tante Andrée jouait de la mandoline, mais mourra à l’âge de seize ans d’une crise d’apoplexie. Après la mort de cette dernière, on jeta ses affaires y compris la mandoline. Il avait environs six ans. Cela lui laissa un vide dans le cœur. L’envie de jouer de la musique germait en lui. Il écoutait son grand père jouer au saxophone. Mais il était attiré par la guitare, alors il en construisit une, primitive en un sens. Plus tard, son père lui en acheta guitare au prix de 5 dollars. Il commença à jouer comme il pouvait. Un allemand l’entendit jouer et l’invita un jour à apprendre la musique. Puis il rencontra des groupes culturels qui l’incitèrent à jouer la musique traditionnelle. C’est ainsi que l’épopée a commencé. Si on avait des chercheurs, on devrait faire une étude de chaque musicien haïtien pour savoir l’histoire, la vraie.

 

JB – Parlez-nous un peu de vous. La musique est-elle partie intégrante de votre vie familiale ?

MM – La musique est près de mon cœur. Je peux lui confier mes joies, mes peines, ma tristesse. La guitare est un confident avec qui j’ai un rapport direct. Depuis l’âge de onze ans où j’ai commencé à jouer à la guitare, elle est restée mon ombre. Mes proches savent que c’est une identité pour moi. Toute ma famille m’appuie et est très patiente à l’égard de cette passion. Je ne suis pas toujours présent pour des activités en famille. J’apprécie beaucoup leur support.

La vie est un cadeau. La source de vie est tellement précieuse, c’est un privilège. Nos actions déterminent ce que nous sommes, elles représentent un miroir qui reflète nos comportements. Cependant, il est essentiel de faire autant de bien que possible. En gros, à la fin, nous seuls comptons comme un paquet qui pèse sur la balance. La vie ne consiste pas seulement des apparences et des maquillages mais aussi bien de l’aspect intégral de la conscience qui déterminera l’héritage qu’on aura laissé.

JB - Que pensez-vous la musique haïtienne de nos jours et comment voyez-vous son avenir?

MM – La musique haïtienne garde un aspect très perplexe. Il existe un paradoxe. Le traditionnel haïtien ne sera pas affecté parce qu’il prend racine dans nos coutumes, dans le peuple. Il faut seulement pouvoir le commercialiser, l’exposer. Il faut des anthropologues, des musicologues pour aider à conserver son authenticité. Tout ce qu’on utilise dans la musique campagnarde tels les bambous, vonvons, les tambours doivent rester authentiques.

Il y a aussi l’aspect contemporain, l’aspect commercial. Il existe différentes formes de musique en Haïti : la racine, le troubadour et les différents sons et styles. Il est important que notre musique reflète Haïti et les caraïbes. Il y a maintenant le jazz qui prend du terrain. Il n’affectera pas la musique haïtienne mais il peut l’exposer au World Beat.

JB – Vous êtes un homme très occupé. En dehors de la musique et de votre emploi en tant que chimiste vous animez une émission à la radio et une autre à la télévision à New York. Comment arrivez-vous à gérer tout ça ?

MM – J’ai une audience qui m’encourage. Je participe à un segment culturel d’une émission télévisée et d’une autre radiophonique qui émet depuis New York. Perspectives Haïtiennes, depuis plus de 20 ans, fait un travail très objectif pour lequel j’assume le segment culturel. J’interviewe des invités pour une meilleure compréhension de leur perspectives, leur idées autour de la culture et leur travail. A la télé, c’est encore le culturel qui prévaut avec interviews et feuilletons. Des fois les 24 heures de la journée ne suffisent pas. Je fais de mon mieux.

JB – Avez-vous un conseil pour les musiciens haïtiens, les jeunes en particulier ?

MM – Un jeune qui prend l’initiative de jouer de la musique doit avant tout suivre son cœur tout en tenant compte que tout le monde ne va pas apprécier et comprendre son travail. Mais c’est à lui de savoir quel message il veut transmettre et contribuer à la culture. Seul le temps pourra évaluer son apport. Il est essentiel que les jeunes apprennent la musique scientifiquement, qu’ils gardent l’authenticité de la musique ; bien sûr elle peut être rénovée. Ils doivent aussi savoir que la musique n’apportera pas toujours la fortune mais qu’elle apporte une richesse intarissable avec la légende qu’ils sauront créer eux-mêmes.

JB - Comment voyez-vous l’avenir après le tremblement en tant que musicien, en tant que haïtien et en tant que journaliste ?

MM – C’est une catastrophe sans précédent. En tant qu’artistes, il nous faut chanter, écrire et transcrire sous forme de peintures et de sculpture nos émotions par rapport à cet événement. Les vestiges de toute civilisation viennent souvent des traces artistiques qui servent de référence à l’histoire. Nous haïtiens, ne pouvons pas perdre l’espoir. Il faut croire en notre destin. Nous avons bon cœur et sommes solidaires avec les autres peuples. Nous traverserons cette phase. Nous devons respecter nos coutumes et traditions en espérant qu’un jour la joie reviendra.

JB – Merci Marc pour ce dialogue inspirateur.

MM – Je vous remercie Jeanie pour votre professionnalisme et votre apport la culture haïtienne et aussi au magazine Connecticut Haitian Voice qui soutient et éduque la communauté de la diaspora. Je vous souhaite tous succès et courage. Encore une fois mille mercis.